Prudences linguistiques. 7 décembre 2005

Le Président de la République, sanctionné par un cruel sondage pour son récent silence, s'offrit en décembre 2005 la critique publique du jargon officiel de son  Ministre de l'Intérieur. Au même moment, quelques enquêtes dévoilaient l'accueil favorable de l'Opinion à l'agitation verbale, à l'occupation du terrain, à l'action, et son désaccord avec un  imprudent retrait et un immobilisme coupable. Jacques Chirac, en rappelant l'usage lexical républicain coutumier, en condamnant les termes de "racailles" ou de "voyous « employés par Nicolas Sarkosy, en leur préférant les termes de "délinquants" et de "criminels", en soulignant que "l'usage des mots est essentiel", ouvrait le débat du débat: oui ou non existe-t-il un bon langage politique?

Au sceptique qui considérerait cette question comme inutile ou théorique, on rappelera que l'espace public se nourrit de la controverse, et que la démocratie ne peut prétendre à une qualité certaine qu'à la condition que ses acteurs s'accordent sur des règles communes d'expression et de négociation. On conviendra pourtant que la saine agitation démocratique oblige à la conflictualité verbale, à l'argumentation contradictoire dans le respect de l'autre, tout en portant une attention particulière au public: les citoyens. Or ces derniers, aux dires de la mode, préfèreraient la simplification des mots et la vulgarisation des phrases! Pourquoi alors ne pas rapprocher les élites des masses et combler le fossé qui les sépare! Pourquoi ne pas plaider pour la compréhension par le plus grand nombre des messages et des choix politiques! Pourquoi ne pas recourir, de temps à autres, à une véritable tactique de provocation politico-verbale! Les rappels à l'éthique peuvent étonner car ,après-tout, les dérives langagières sont créatrices de réflexion publique, d'ondes de conflictualité et servent à édifier la norme . Néanmoins, on retournera à souhait ces dires confiés à nos oreilles attentives par une jeune femme : "étaient-ce vraiment là des propos de Ministre?"La référence à l'éthique renvoie donc en filigranes à la notion de hiérarchie et de stature politique. Elle sous-entend aussi bien une combativité entre ceux qui tentent de se l'approprier et ceux qui s'y soustraient, qu'un positionnement politique, à savoir le choix entre la stabilité et une transformation plus radicale de la société. Là, l'auriculae populi bien exercée entendrait le mot de" rupture" cher au président de l'UMP. Encore lui donnerait-elle une signification différente selon son origine socio-linguistique. Car l'un des pièges de l'ère de la communication qui a renvoyé les orateurs grandiloquents aux archives de nos bibliothèques, qui a mis fin à la spontanéïté des propos publics, qui a mis en avant ses conseillers et ses experts, qui lance vers des cibles de consommation politique des locutions travaillées dans leur essence et dans leur forme, réside certainement dans la réceptivité complexe de l'auditoire. Sans aucune compétence professorale ou linguistique, on conviendra que l'objectivité et la neutralité de l'interprétant s'avèrent impossibles. Observer la vie publique par la lucarne de son vocabulaire conduit forcément à une prise de position. Ainsi la rupture évoquera-t-elle le changement, la réforme pour un libéral, la mise en danger du modèle social pour un conservateur, le risque d'ultralibéralisme pour un sympathisant de gauche. On s'amuserait à l'infini avec les perceptions distinctes que suggèrent la flexibilité (outil de compétitivité ou recul social?), la réforme( à gauche , un progrès social; à droite, une adaptation à la réalité),les contrats de réinsertion(précarisation ou chance?)... On voit donc que non seulement le message épuré n'appartient plus à son émetteur, mais qu'il donne lieu à des transformations par l'opposition qui en extrait le sens , la rumeur qui en dilue le contenu, les médias qui l'isolent des circonstances du discours, le citoyen qui est limité par son appartenance à telle ou telle école de pensée. La néo-rhétorique politique affiche ici ses limites et ses risques. L'émotivité de ses acteurs soulève le doute de leur crédibilité. La brièveté de son style permet la récupération et la caricature. La simplicité de son glossaire s'apparente à une forme larvée de populisme. Son usage conforte les extrêmes , les sondages en attestent, car ses discours perdent leur paternité en chemin. Ses techniques recourent plus à la séduction , par des moyens proches de la publicité, qu'à la conviction par l'argumentation. La vigilance de l'homo- politicus moderne est nécessaire pour contrecarrer la fragilité des tournures politiques qu'il emploie ou qui l'agressent. Débarrassé de ses préjugés, ouvert à l'argumentation des autres dans le respect pour renoncer à toute aliénation par la langue politique, il s'interdira le silence qui est une vraie violence politique. Alors, s'ouvrira le débat...pour que la démocratie ait le dernier mot.

Pierrre Maudoux