Lundi de pentecôte : le veau, l’oie et les dindons.

Lundi de pentecôte : le veau, l’oie et les dindons.

Mai 2005

            Un fabliau des temps modernes se joua il y a peu dans l’un des plus laïques pays des anciennes terres. Ses princes l’an précédent l’affaire, suite à la mortelle chaleur des aînés du comté, avaient convaincu le parlement d’étouffer une religieuse fête. Ce jour-là, le peuple serait sommé, au lieu de festoyer, de payer par sa sueur l’allongement surprenant de sa viabilité. Puisqu’à cette époque, le veau est apprécié par ces gens, soyez-en sûr Majesté, cette digne mesure ne pourra qu’avoir un effet bœuf, avait soufflé, bien sur de lui, un conseiller à l’oreille du Monarque. On jugera qu’à la cuisson du faitout de cette journée bizarre, et de ces incorrigibles gens, la tête du prince ne fut étourdie par la cacophonie, et le sot présage désavoué. On rappellera aux oublieux qu’après une lointaine mais fameuse période lumineuse, une Révolution avait doté ces énergumènes d’une devise et d’un jeu. La modernité politique de l’exercice répondrait à la première car elle conciliait la liberté des sujets d’offrir leurs bras un autre jour, l’égalité d’une solde nulle, et la fraternité avec l’âge quatrième. Le jeu de l’Oie, quant à lui, faisait force de : on pouvait contester un projet en l’Assemblée en première lecture, amander, corriger de Sénatoriale façon, fignoler en paritaire et mixte commission, mais le texte une foi voté, là était mystère et source de stabilité de cette communauté, à tous devait s’appliquer. Le mythique animal n’était-il censé représenter la générale volonté ?

Quand arriva ce maudit lundi, coutumes, principes et soumission réveillèrent les passions, et l’animal fut tué d’inventives façons, au gré des humeurs et de toutes les rebellions. Chacun interpréta la farce à sa manière. Les respectueux dindons partirent au travail avec le double goût amer d’une oisiveté perdue et de l’égalité bafouée, mais conscients d’une générosité qu’eux seuls assumaient. Heureusement, la chaussée permit ce jour là aux actifs du travail nouveau, non rémunéré, de trouver place facile. Pour les contestataires, défenseurs de leurs libertés, ou pour les diverses victimes de la folle expérience, tout eut lieu et son contraire. N’aurait-on pu trouver un plus classique levier de solidarité ? On vit quelques écoles laïques vides et toutes les religieuses ouvertes, des cantines fermées et des marmots aux ventres vides, des réfectoires ouverts sans aucun moyen de s’y rendre. Les administrants de l’Etat manifestèrent parfois leur refus de la corvée nouvelle, tandis que chaque corps pliait à ses inclinaisons. Invention de la grève sans risque de perte de salaire et pour cause! Maintien ou départ en congé! Récupération de temps de travail…Des exemples notoires méritent le détour car la liste fut trop longue des excentricités. Ainsi furent récompensés de leur fériée privation certains militaires par une journée de congé à leur choix dans l’année; on pouffera longtemps car nombreux furent ceux qui choisirent le lundi en question ! Ainsi fut l’hésitation de quelques libéraux à appliquer une tarification majorée ! Ainsi fut l’attitude coquasse et très contestable de certains gardiens du Jeu; ils récompensèrent publiquement leurs administrés en donnant une compensation aux travailleurs de cette bizarre journée, en affirmant que les grévistes et autres poseurs de récupérations ne seraient pas comptabilisés. Arbitres en la vieille capitale, siffleurs en leur province et fief, ces maîtres fausseurs d’un jeu si longtemps vénéré, dont ils étaient les gardiens élus, s’étonneraient bientôt que leur propre pouvoir ne se trouve en danger. Car aux suffrages délaissés par inconscience ou bravade, aux scrutins inquiétants de cet ancien géant oh combien vacillant, au dénigrement injuste et régulier des dévouements politiques, la farce juste jouée, au détriment de l’Oie et de ses dindons, aux défis de l’ordre républicain, ouvrait avec leur complicité, les portes à des lendemains bien incertains. Il eut fallu un laïque miracle, mais il était impossible dans ce pays d’enfer. On se contenta donc de quelque tête de monarque. Une tête mal conseillée, après tout, peut bien vaciller.

Pierre Maudoux, Echo des arènes, Mai 2005

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