Débats et doutes

Manifestation contre le CPE à Bordeaux (source : commons)Débats et doutes – 12 février 2006

L’actualité regorge d’évènements suffisants pour abandonner quelques instants les préoccupations locales et témoigner d’un émoi certain.

En effet, au moment même où la représentation nationale, à juste titre, tentait de débrouiller en commission d’enquête parlementaire les inconséquences d’une affaire judiciaire qui aura privé de liberté trop longtemps, trop durement, trop de gens innocents, le gouvernement présentait le projet de loi sur l’égalité des chances, avec l’ambition de s’attaquer aux difficultés des jeunes face à l’emploi.

Le parallélisme entre ces deux temps forts de la vie politique ne s’arrête pas à la coïncidence du calendrier, mais offre à la réflexion d’étonnantes contradictions.

La première concerne le débat :

Après nombre d’expériences infructueuses, le chômage de la jeunesse se décline en France comme une problématique aiguë pour les familles. On aurait donc pu espérer, pour élaborer des mesures efficaces, consensuelles, et durables afin de limiter les errances des jeunes en recherche d’emploi, le recours à un dialogue social modernisé, avec implication de l’ensemble des partenaires sociaux, concertation élargie, et négociation publique médiatisée. La mise en œuvre de cette conception nouvelle des rapports sociaux constituerait, il est vrai, un véritable électrochoc pour notre pays qui n’en a vraiment pas l’habitude. Les conservateurs classeront cette hypothèse au rang des utopies par facilité.

Pourtant, on conviendra que l’urgence et le passage en force sont des freins à la réforme, et qu’à l’inverse l’établissement de la confiance, la transparence, la mise en place de sécurités et la levée des craintes compréhensibles en sont le moteur. A regarder à froid le déroulement du projet de loi sur l’égalité des chances, qui comportait le fameux article du Contrat Première Embauche (CPE), force est de critiquer amèrement plusieurs acteurs et faits. Primo, une rigidité gouvernementale nouvelle sous l’autorité de Dominique De Villepin qui aura limité l’expression parlementaire. En second lieu, l’attitude récupératrice usuelle de la gauche qui d’emblée avait choisi la caricature et l’incitation à l’épreuve de rue, et qui aura joué à l’obstruction parlementaire avec des rappels au règlement, des suspensions de séance, sans présenter d’amendements constructifs. Tertio, le fonctionnement des partis politiques qui oblige les députés à une attitude de groupe ce qui étouffe le débat en limitant leur positionnement « en conscience ».Enfin, le recours à l’article 49-3 et l’engagement de la responsabilité du gouvernement par le Premier Ministre pour imposer l’adoption du texte.

Cette carence publique de débat de fond sur le CPE et ses annexes de flexibilité, de précarité suspectée, de modification du code du travail, de chances et de dérives, s’oppose étonnamment à la médiatisation de l’enquête parlementaire, et au procès public fouillé d’un juge seul face aux caméras et au pays. Inédite façon de traiter le membre d’un corps social, seul sans défense devant un tribunal public de 20 millions de spectateurs. Incroyable réponse des représentants nationaux confortant la pression médiatique et ses effets pervers au terme d’un drame terrible, dont l’examen des circonstances aurait justifié la confidentialité, et en tout cas plus de retenue. Excessif exercice de style d’une lourdeur sans précédent, et qui justement en a créé un, dont on attend la suite sans impatience.

La seconde contradiction concerne le doute.

Dans le cadre de la Commission d’enquête, avec pertinence et insistance, nombre de députés auront reproché au juge son manque de culture du doute, qui associée à la présomption d’innocence, aurait du éviter l’incarcération d’innocents. Pourtant, l’exercice politique n’incite-t-il pas à la docilité et au refus du doute ?

Qui pourrait présumer qu’aucun parlementaire, de droite ou de gauche, n’a eu de doute quant à sa position à propos du CPE ? Comment ne pas s’étonner, alors, de l’heureuse certitude politique que le système met en place, et qui aboutit à une crispation des rapports politiques, et à un malheureux scepticisme citoyen ?

Pour que la France trouve un jour un équilibre en terme d’emploi par une approche vers une flexi-sécurité à la nordique, pour que les français reprennent confiance dans leur justice, il conviendrait de verser un peu plus de raison dans l’éprouvette de la méthode.

Pierre Maudoux

Source de l’image Kant 1 sur Commons – licence GNU.

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