Quand Jules Léotard a fait venir tout Rochefort pour Limoges

Le 18 septembre 1864, le trapéziste Jules Léotard se produit à Rochefort, gratuitement, pour la souscription ouverte au profit des victimes de l’incendie de Limoges. L’historien rochelais Christophe Bertaud est tombé par hasard sur cet événement en travaillant sur l’histoire des fêtes de la charité de Rochefort. « C’est un peu comme si Céline Dion débarquait aujourd’hui à Rochefort », sourit-il.
Limoges a brûlé dans la nuit du 15 au 16 août 1864. Il n’y a pas eu de malveillance : le lumignon d’un chapelier a mis le feu à sa boutique et détruit des centaines de maisons. Environ 600 familles se sont retrouvées à la rue. Le désastre a ému la population et fait la une des journaux.
Entre 8 000 et 10 000 spectateurs
Les jours précédant le spectacle, on ne parle que de cela dans les rues des grandes villes de Charente-Maritime. « Une foule de personnes s’abordait par cette invariable phrase : irez-vous à Rochefort ? », témoigne « L’Indépendant de la Charente Inférieure ». Pour 50 centimes, le public peut voir la vedette européenne dans les jardins de la sous-préfecture. Entre 8 000 et 10 000 personnes viennent l’acclamer. Le voir en province est inédit.
« Rochefort est donc la première et l’unique ville de province qui a eu l’insigne honneur de servir de théâtre à l’incomparable gymnaste », écrit le journal le 22 septembre. Son journaliste décrit le numéro : « Figurez-vous un oiseau, voltigeant de branche en branche, venant raser le sol et se relevant dans l’air, avec toute la grâce et la légèreté que lui donnent ses ailes, voilà Léotard. »
La souscription pour les incendiés de Limoges atteindra 150 000 francs, soit l’équivalent de 300 000 euros. Jules Léotard y est, bien sûr, pour quelque chose.
L’inventeur du trapèze volant et du justaucorps
Né à Toulouse en 1838, Jules Léotard apprend la gymnastique dès l’enfance auprès de son père, gymnaste et éducateur en acrobaties au sol. Avant ses 20 ans, il réussit un passage entre deux trapèzes avec un saut périlleux. Des artistes parisiens le remarquent et l’emmènent à Paris, au Cirque Napoléon, l’actuel Cirque d’Hiver. Son premier numéro de trapèze volant en public a lieu le 12 novembre 1859, à 21 ans. Il est le premier à se jeter ainsi au-dessus du vide.
C’est alors qu’il imagine un maillot collant, ancêtre du justaucorps, pour être plus libre de ses mouvements et montrer sa musculature. Cela ne plaît pas à tout le monde : il existait une tenue officielle pour les gymnastes, le costume traditionnel des écuyers, avec habit noir, pantalon blanc et noir et gants blancs. « Ça lui coûtera un procès mais aussi des courriers enflammés d’admiratrices », précise Christophe Bertaud. Moulé dans son collant, Jules Léotard pose devant les photographes dans des positions lascives.
En 1861, il rejoint Londres, où il se produit pendant deux ans et laisse son nom au « leotard », le collant de gymnastique en anglais. Il meurt à 32 ans de la variole noire. En France, il ne reste de lui qu’une rue à son nom à Toulouse. En 2026, une cagnotte a été mise en ligne pour aider à la reconstruction de l’hôtel de ville de Limoges.
Source : Sud Ouest