À Domme, une exposition suit les anarchistes japonais des Reclus

Jusqu'au 31 décembre, le Musée Paul Reclus de Domme, en Dordogne, présente une exposition sur les exilés reçus par la famille Reclus entre les deux guerres. Deux Japonais en sont les figures centrales.
Une exposition en deux volets
Le photojournaliste Ikuru Kuwajima signe « Chez les Reclus, un refuge international à Domme entre les deux guerres ». L'entrée est libre.
Le premier volet réunit des photos et des vidéos. L'artiste a cherché des paysages et des lieux pour rejouer, un siècle plus tard, des scènes de la vie de ses deux compatriotes. Le second volet met en scène des archives glanées principalement au Japon et à Amsterdam.
Le projet s'inscrit délibérément dans le temps de l'histoire. Dans ses travaux précédents, en Ukraine, au Kazakhstan ou en Russie, il a toujours traité l'image de façon organique. En Lettonie, il a mêlé des feuilles de tilleul à ses clichés des rives de l'Ogre.
Pourquoi des Japonais chez les Reclus
Sonoji Shiina voulait échapper à la répression impériale et s'installer en France. Edward Carpenter, penseur socialiste libertaire anglais, alors très connu au Japon, l'a orienté vers les Reclus, qu'il a contactés. Il arrive à Domme en 1916, dans un lieu décrit comme un refuge cosmopolite pour anarchistes.
Il y rencontre Sanshirō Ishikawa, lui aussi exilé en Dordogne. Celui-ci a fui après l'affaire Kōtoku : douze militants, soupçonnés d'un complot contre l'empereur Meiji, ont été pendus en 1911.
Les deux hommes ont vécu plusieurs années chez les Reclus. Ils travaillaient aux champs et à la vigne. Sanshirō Ishikawa y a développé une sensibilité écologique qui a marqué sa pensée. Les archives, les correspondances et les chroniques de l'anarchisme japonais documentent largement cet épisode. « Paul Reclus est assez connu au Japon », affirme Ikuru Kuwajima.
Des Espagnols, des Néerlandais et des Russes fréquentaient aussi cette partie du Périgord, rapprochés par des idées libertaires, communistes ou intellectuelles.
Paul Reclus et sa maison
Paul Reclus (1858-1941), ingénieur, était le père du sinologue Jacques Reclus et le neveu du géographe libertaire Élisée Reclus. Ses convictions anarchistes l'ont contraint à l'exil à Londres, puis à Bruxelles, avant son installation à Domme.
Il connaissait déjà les lieux par sa tante Noémie. Elle et son mari Eugène, pharmacien du village pendant trente ans, n'avaient pas d'enfants, et la maison est revenue à Paul. Il en a fait un lieu d'accueil, puis un musée de sciences naturelles et d'archéologie.
Sanshirō Ishikawa avait travaillé sur la « Nouvelle Géographie universelle » d'Élisée Reclus, qui lui avait confié quelques pages du manuscrit « Histoire d'une île ». Elles ont été retrouvées récemment sur l'île d'Iwai-shima.
Vingt ans de collecte, quelques trouvailles
Né en 1984, Ikuru Kuwajima a accumulé des données pendant presque vingt ans. Un séjour dans le Bergeracois en 2023, après quinze ans passés en Europe centrale, lui a permis de concrétiser le projet. Son intérêt pour l'histoire de sa propre famille part d'un hasard : il a étudié l'art dans le Missouri, dans la même université que son arrière-grand-père.
Il a enquêté sur la jeunesse américaine de cet aïeul, alors ami de Sonoji Shiina. Ce dernier devait faire connaître au Japon l'entomologiste Jacques-Henri Fabre en traduisant « Souvenirs entomologiques ».
En Dordogne, il a trouvé une mémoire vive et quelques documents inédits. L'un est un portrait de Paul Reclus par la peintre Madeleine Lamberet, entouré d'Espagnols et de l'épouse de l'économiste libertaire néerlandais Christiaan Cornelissen.
Il a aussi recueilli le témoignage de Suzy Breton, bientôt 106 ans, qui a côtoyé enfant les hôtes de Paul et Marguerite Reclus. Au village, on se souvient de Piera, petite-fille de Pierre Kropotkine, venue se réfugier en France avec sa mère en 1921. Kropotkine, explorateur et géographe, avait été proche d'Élisée Reclus. Tous deux pensaient que la survie de l'homme passe par l'entraide.
Notre point de vue
L'exposition replace un village du Périgord dans un réseau d'exilés qui allait de l'Espagne au Japon. Elle rappelle aussi que les archives sur Paul Reclus se trouvent plus facilement au Japon qu'ailleurs. Le public pourra juger sur place, jusqu'à la fin décembre, de la façon dont photos et documents se répondent.
Source : SudOuest.fr